Approche psychosomatique des conduites addictives alimentaires
Approche psychosomatique des
conduites addictives alimentaires
Maurice
Corcos
Dialogue
2005/3 (no 169)
Dans une perspective psychanalytique, les conduites
de dépendance, quel que soit l’objet d’addiction, peuvent être vues comme
l’expression d’une vulnérabilité de certains sujets liée à des aspects tant
neurobiologiques, psychopathologiques que culturels et sociaux. Cette vulnérabilité les amène à
adopter des conduites aux effets pathogènes car elles s’auto-renforcent et
réorganisent la personnalité autour d’elle (verrouillage biologique, identité
d’emprunt). Dans cette optique, les troubles des conduites alimentaires
appartiennent bien au domaine de la pathologie addictive, d’autant que la
structure psychopathologique sous-jacente à ces troubles est voisine de celle
des autres addictions, que la place de la dépression y est également centrale
et que l’évolution vers d’autres addictions toxiques (drogue, alcool,
psychotropes) y est notable.
2 Le phénomène de la toxicomanie
s’inscrit par ailleurs dans un ensemble de conduites de consommation excessive
aux effets plus ou moins pathologiques jusqu’à l’addiction avérée : alcoolisme,
tabagisme, jeu pathologique, troubles des conduites alimentaires (anorexie,
boulimie), surconsommations médicamenteuses – en particulier de psychotropes –,
mais aussi certaines conduites suicidaires et/ou de prises de risque.
3 Ce qui nous fait regrouper des
conduites différentes repose sur des constatations cliniques très voisines dans
les différents troubles : début à l’adolescence avec réactivation d’événements
de l’enfance; compulsivité avec obsessions idéatives concernant l’objet et la
conduite addictive ; sentiment de manque ou de vide et impulsivité précédant le
recours à l’objet addictif ; substitution à la dépendance à l’objet humain
d’une dépendance à un objet inanimé, disponible et manipulable ; vécu de
dépersonnalisation, sorte d’état second hypnotique et honte et culpabilité
mêlées lors des crises ; dépressivité et lutte antidépressive lors des
intervalles, manifestations somatiques lors du sevrage, maintien masochique de
la conduite malgré les effets du manque et les conséquences délétères
psychologiques, biologiques et sociales. Ces données cliniques traduisent selon
nous une problématique narcissique commune. Si le « choix » du type
de conduite et les effets de l’objet d’addiction sont différents, la genèse et
la pérennisation de la conduite ont des points communs : failles narcissiques,
structuration psychique précaire, actes anti-éprouvé et antipensée, mécanismes
neurobiologiques de dépendance similaires.
4 Nous concevons la place, le rôle
et la fonction du symptôme addictif dans ces conduites comme une défense contre
des affects dépressifs non structurés, pressentis dangereux, et comme un
élément qui permet d’accéder à une jouissance solitaire plus ou moins masquée
ou permet une auto-stimulation face à un sentiment de vide désorganisateur.
5 Sans avoir l’ampleur et la
rapidité d’impact d’une drogue proprement dite, un comportement pathologique
alimentaire est susceptible d’en avoir certains des effets psychotropes, que ce
soit par l’apaisement qu’il peut procurer ou en étant source d’excitations
stimulantes pour le psychisme, avec pour conséquence l’apparition d’un certain
degré de dépendance (avec la difficulté de séparer dépendance physique et
psychique), mais également d’accoutumance. Ces répercussions peuvent être le
fait de phénomènes purement psychiques, en lien avec le sens et la fonction de
ce comportement dans l’équilibre mental des patients ; ou résulter des effets
psychiques propres des sensations procurées par le comportement (Brusset, 1990)
; ou de ceux des modifications biologiques, en particulier des neuromédiateurs,
secondaires à la pratique de ce comportement. Ainsi les mécanismes
neurobiologiques de la dépendance à un objet toxique se retrouvent dans les
addictions comportementales comme les troubles des conduites alimentaires
(Tassin, 1998).
6 Du point de vue
psychopathologique, on trouve aussi des traits de caractère et de comportement
communs, les modalités habituelles de relation de ces patients étant dominées
par une dimension narcissique que traduisent la quête du regard des autres, la
fréquence des attitudes en miroir de celles d’autrui ou leur brusque
renversement dans leur contraire. Même défense contre une dépendance affective
perçue comme une vulnérabilité dépressive et, plus profondément, comme une
menace pour l’identité du sujet et une aliénation à ses objets d’attachement.
7 C’est une clinique où le sujet
essaie de substituer à ses liens affectifs relationnels, vécus comme d’autant
plus menaçants qu’ils sont plus nécessaires, des liens de maîtrise et
d’emprise. Le sujet introduit, entre lui et ses possibles attachements, des
objets substitutifs qu’il pense maîtriser : nourriture dans la boulimie,
drogue, etc.
8 On voit ainsi apparaître
clairement la fonction de contrôle de la distance relationnelle dans ce
comportement. Il permet au sujet de maintenir des relations apparemment
satisfaisantes et une vie sociale relativement diversifiée. Mais c’est au prix
d’un clivage du moi. La relation addictive colmate ce qu’il y a de plus
conflictuel mais aussi de plus investi dans le besoin relationnel, et elle
laisse peu de place aux échanges, qui prennent, de ce fait, un caractère plaqué
et superficiel.
9 Dans d’autres cas, ce que Ph.
Jeammet (1991) a appelé l’« appétence relationnelle ou objectale »
demeure vive et constitue un facteur d’excitation insupportable pour le sujet,
qui cherche à le neutraliser par une surenchère comportementale addictive.
10 Tout ce qui rappelle un lien
affectif est rejeté. Le comportement devient de plus en plus délibidinalisé,
mécanique, tandis que disparaît toute activité fantasmatique qui lui soit liée,
et que l’auto-érotisme perd sa dimension érotique au profit du besoin de
sensations violentes pour se sentir exister et non pour éprouver du plaisir.
11 Anorexie et boulimie se
déclenchent après la puberté. Le début le plus fréquent se situe à 13-14 ans ou
16-17 ans pour l’anorexie, et à 19-20 ans pour la boulimie, périodes
correspondant aux moments où la dépendance vis-à-vis de la famille est la plus
importante. Ces troubles seraient en augmentation dans les pays économiquement
développés depuis une vingtaine d’années. Sont concernés environ 1 % des
adolescentes pour l’anorexie (soit 30 000 à 40 000 au total en France), et de 3
à 12 % pour la boulimie selon les critères retenus (environ 1,5 % de la
population générale et en moyenne 16 % pour le binge eating). Aux États-Unis,
l’anorexie est la troisième maladie chronique après l’obésité et l’asthme chez
l’adolescente, avec une prévalance de 0,48 % dans la tranche des 15-19ans
(Lucas et coll., 1991). La prédominance féminine est nette : 8 à 9 cas
sur 10 pour l’anorexie et la boulimie, 6 sur 10 pour le binge eating
disorder. Les formes boulimiques et mixtes sont en expansion. Dans ces
dernières, soit la conduite anorexique s’accompagne rapidement d’épisodes
boulimiques (30 à 50 % des cas), soit le comportement boulimique installé
d’emblée est plus ou moins contrôlé par des périodes de jeûne. On signale
surtout chez les adolescents des préoccupations corporelles (auto-jugements
négatifs, pesées excessivement fréquentes) et des perturbations alimentaires
« sub-syndromiques » (Fairburn, 1990) (diètes auto-prescrites ou
jeûne régulier, régimes anarchiques entraînant variations pondérales ou
déséquilibres métaboliques ou vitaminiques, épisodes récurrents de craving
ou frénésie alimentaire soudaine, vomissements induits). Ceci explique qu’en
fonction des critères retenus, les chiffres d’incidence et de prévalance
varient sensiblement.
12 Les composantes socioculturelles
impliquées dans la genèse et la pérennisation des conduites addictives sont à
penser en étroite articulation avec une dynamique familiale singulière, tant il
est vrai que la libido n’investit pas directement le social. Si l’on pense avec
force que la vérité est toujours une affaire sub-jective, on conçoit qu’elle
soit ou devienne, pour certains sujets coupés de leur monde interne, une
affaire familiale et collective.
13 Nous avons fait un parallèle
entre l’émergence du concept de dépression essentielle et de pensée opératoire
dans les années 1960 (avec prise en compte de l’augmentation lors de la Seconde
Guerre mondiale du nombre de maladies psychosomatiques et de la diminution des
cas d’hystérie), et celle du concept d’addiction dans les années 1980 (avec
augmentation des registres borderline et diminution des cas névrotiques).
14 Le pseudo-anticonformisme des
addictions avec sa dimension hétéro-agressive me semble subordonné, de manière
déformée et pervertie, à un certain « militantisme anti-tabou »
reflété dans le miroir social actuel. Il reste voisin, dans son mécanisme, du
conformisme psychosomatique avec sa dimension d’adhérence sociale tel qu’il a
pu être mis en évidence. Sauf que ce néoconformisme est en négatif, imprégné de
rage haineuse parce qu’impuissante plus que de passivité, mais toujours à
défaut d’autres possibilités relationnelles.
15 Un argument clinique justifie ce
rapprochement. Les conduites addictives au cours de leur évolution
(lorsqu’elles échappent à leurs complications) vont vers le conformisme dans
lequel s’installaient directement les patients opératoires. Nous avons voulu
aussi pointer, à la suite de nombreux auteurs, une dimension essentielle de
l’évolution sociale.
16 Entre 1960 et 1990, le cadre
social et éducatif n’est plus aussi contenant, organisateur et liant que par le
passé.
17 Or, le cadre familial dans ces
pathologies (qui s’apparente beaucoup au cadre familial des patients
psychosomatiques) me semble marqué par un manque de possibilités
identificatoires ou par un excès de contraintes qui imposent des
identifications inacceptables. Le système familial donnerait à l’extérieur une
place prédominante en favorisant l’idéalisation de stéréotypes socioculturels
et en court-circuitant les conflits identificatoires nécessaires à la
construction du sujet.
18 Mais, de fait, les constructions
socioculturelles, à défaut d’être incarnées et donc source de créativité,
favorisent l’expression comportementale et corporelle, et ne fournissent qu’un
plaquage pseudo-identitaire, homogénéisateur plus que différenciateur, à
l’image de ce que sera le symptôme agi. En d’autres termes, si les
actessymptômes des adolescents demeurent l’écho conformiste de constructions
culturelles et sociales, malgré leur anticonformisme de façade, c’est que le
filtre et l’imprégnation familiale (au sensd’une généalogie, d’un sentiment de
filiation) apparaissent déficients.
19 L’évolution des modèles
conceptuels concernant la psychopathologie des TCA a été marquée par un
déplacement des intérêts, qui se sont portés tour à tour sur la nature des
fantasmes et le conflit pulsionnel sous-tendant le symptôme, puis sur la
question de la valeur fonctionnelle de l’objet, et enfin sur la problématique
du lien à l’origine d’une pathologie de l’organisation de la personnalité. Mais
le tout dans une dimension de construction du monde psychique du sujet,
négligeant l’édification parallèle du soi somatique.
20 Notre démarche a été de reprendre
les différentes dimensions psychopathologiques qui participent à la
compréhension des addictions, en privilégiant l’angle psychosomatique et en
évaluant en quoi cela peut modifier notre évaluation clinique, nos attitudes
thérapeutiques et nos perspectives et hypothèses de recherche.
21 À partir de données
épidémiologiques et cliniques, nous avons relevé que la majorité des conduites
addictives, en particulier les plus graves dans une approche nosologique
diagnostique catégorielle, se situaient non dans un registre névrotique
structuré ou dans le monde narcissiquement clos de certaines psychoses, mais
dans des registres narcissiques ou limites (psychoses passionnelles froides,
toxicomanie d’objet), ou encore névrotiques précaires (névrose de
dépersonnalisation), c’est-à-dire dans un cadre de structuration vacuolaire ou
d’astructuration à risque psychosomatique (Corcos, 2000).
22 Dans une approche dimensionnelle,
une majorité de cas d’addiction présente une dimension alexithymique ( TCA
: 50 à 80 % des cas; alcoolisme et toxicomanie 50 % des cas), à risque
psychosomatique.
23 Ces deux approches renvoient à
des pathologies majeures du narcissisme et mettent en évidence le rôle de
l’étayage environnemental dans l’organisation identificatoire et la
structuration de la personnalité.
24 Nous avons développé certaines
hypothèses métapsychologiques sur les impasses développementales à l’origine de
ces astructurations, en utilisant le modèle winnicottien (Winnicott, 1974) de
la construction identitaire qui se fait en regardant le miroir que constitue le
visage de la mère.
25 Nous avons insisté dans ce modèle
sur l’identité psychique (dans le double sens du mot identité, à la fois soi et
le même que l’autre), mais aussi sur l’identité des corps et des modes
d’éprouvés sensoriels et proprioceptifs.
26 Nous avons évoqué une certaine
instabilité de l’identité maternelle (mère à personnalité intermittente,
incertaine, floue), à référer à une dimension transgénérationnelle qui génère
une discontinuité de présence psychique et physique.
27 Dans des moments de désarroi,
d’impuissance ou de deuil profond, la mère est empêchée de se porter garante de
la vitalité, voire de la réalité de la vie. Ce que voit et dont se nourrit en
partie l’enfant dans le regard de la mère, ce sont des défenses plus ou moins
importantes dans certains domaines, qui s’apparentent à un reflet mort d’une
part de sa réalité. Dans certaines dimensions affectives, il y a peu ou pas de
sécurité (problématique de l’attachement), mais surtout peu ou pas de
construction maternelle directrice (interactions fantasmatiques, érotiques).
28 Le plus problématique n’est pas
tant la morbidité de ce qui se transmettrait (quelques cas), ou une hypothétique
transmission de ce qui n’a pas eu lieu, que le fait que, dans ce contexte de
désarroi, le narcissisme primaire de la mère laisse exercer une pulsion de
puissance possessive, une exacerbation de l’investissement en emprise (créant
un lien relationnel incestuel ou incestueux anti-libidinal d’emprise).
29 L’enfant est alors utilisé comme
complément narcissique – complément sexuel ou objet antidépresseur.
30 Autre élément induit plus que
transmis : l’éprouvé corporel de l’absence (excitation interne non liée,
sensations autoprodiguées).
31 Cette absence maternelle est hors
représentation pour l’enfant immature. L’identification de l’enfant à cette
absence est non imitation plaquéeadhérence (psychosomatique), non
identification-adhésion par introjection ou incorporationencryptement
(mélancolie), mais incarnation (identification et incorporation mêlées),
ressemblance profonde narcissiquement nécessaire.
32 Et ce, avant qu’amour et haine ne
s’installent.
33 Nous avons insisté sur la
dimension traumatique dans l’infraordinaire plutôt que dans l’extraordinaire.
Ce qui est altéré, c’est la continuité substantielle, le tissu conjonctif, le
bruit de fond, le naturel ; et qui dépendent de la présence effective psychique
et physique de l’objet. Nous pensons que « le choix » d’un symptôme
corporel doit être référé aux toutes premières expériences d’investissement
(narcissique et sexué) du soi somatique (le moi peau) de l’enfant par la mère,
et pas seulement dans sa configuration orale.
34 Le plus constant est la résurgence
d’une problématique maternelle qui peut se définir en termes de clivage
corps-psyché à l’origine de défaut dans l’édification du soi, au sens où le moi
est séparé de l’origine charnelle des émotions. À ce titre, signalons la
fréquence d’antécédents de TCA infraclinique chez la mère (non perçus ou niés).
35 Nous avons privilégié dans ces
pathologies du corps le défaut d’investissement du soi somatique, avec son
retentissement sur la première organisation de l’image du corps.
36 Nous avons évoqué une transmission
« corps à corps » (sous forme d’engrammes corporels), d’une
psychopathologie maternelle (la distillation corps à corps de l’élément féminin
pur par le maternel est barrée). Ce qui a comme conséquence, pour l’enfant, un
développement et une gestion sans contenant et sans auxiliaire physique et
psychique organisateur et liant des éprouvés corporels, et le développement
d’auto-érotismes non nourris physiquement et psychiquement de l’objet.
37 Une discontinuité précoce et
répétitive de la présence de l’objet est à l’origine d’excitations laissant le
sujet soumis au ça impersonnel de ses motions pulsionnelles, débordant le moi
prématuré de l’enfant.
38 La réduction de l’excitation est
obtenue grâce à la « trouvaille » addictive (recherche de sensation
autogénérée par le sujet comme auto-stimulation et self-holding, et qui marque
une rupture avec le bruit de fond de l’éprouvé naturel).
39 Il nous semble que le sujet
addictif tend à réinvestir des traces corporelles dans la perception interne de
sa propre excitation et dans certaines situations d’absence (plus qu’il n’a
tendance à se représenter son trouble), et qu’il tente de contenir ces traces
par l’intercession d’un objet d’addiction qui a des effets corporels
(mécaniques et biologiques).
40 L’addiction (en particulier dans
sa dimension compulsive) ne serait pas tant la recherche de l’effet propre d’un
produit (qui est importante mais secondaire), que la recherche préalable d’un
éprouvé d’absence (le manque) signifié par une trace corporelle l’inscrivant dans
une continuité, mais qui, douloureuse, aboutira à un brouillage par un produit.
41 Dès lors, la clinique d’un enfant
immature qui enregistrerait les trous psychiques sous forme de trous physiques
– puisqu’à cet âge la pensée est pensée du corps – serait une clinique des
éprouvés, des états du corps : état perceptif et état répulsif de vide et de
plein. État qui n’est pas une conscience. Ce n’est pas un état en somme, c’est
un corps, un éliminatoire de corps à travers lequel on régresse et on repousse
le vide et le plein. La séparation n’est pas élaborée psychiquement, elle est
éprouvée physiquement et biologiquement.
42 Plus tard, la clinique du vide à
l’adolescence sera modifiée (métacognition).
43 Les vécus primaires de purge, de
liquéfaction et de vidange de soi, réactions du corps à la discontinuité de
l’étayage, avant leur mentalisationreprésentation (forcément modifiée par
l’impact biologique), se distribuent dans :
- des épisodes d’éprouvés proprioceptifs et sensoriels violents, brutaux, massifs, incontrôlables, nécessitant des étayages par le percept externe : faim, boulimie, hyperactivité, automutilations ;
- des protoreprésentations (déhiscence interne, dépersonnalisation, possession par un double narcissique, identité octroyée, angoisse de vide, de chute, de néantisation, de déréliction, d’annihilation) ;
- et des barrages alexithymiques, comme nous le verrons.
44 Précisons que l’hypothèse dans
les TCA d’une transmission « corps à corps » ne présage pas d’une
transmission physique énigmatique. Il s’agirait à la fois de la transmission de
la pensée du corps et d’un modèle interne d’un objet : l’éprouvé corporel est
indissociable d’une pensée fantasmatique du corps et d’une transmission, sous
forme d’engrammes corporels, générée par des éprouvés physiques d’absence
(excitation interne non liée). La réaction psychosomatique a la place de ce qui
n’a pas été exercé (libidinalisation et réaction), de l’enfant modifiant les
modalités de pensée fantasmatique du corps : un plein qui remplit un vide.
45 Précisons la gamme des possibles
favorisant une pluralité de formes cliniques.
46 Il s’agirait d’une transmission
corps à corps par ce qui n’a pas été exercé (phobie du toucher) ou par ce qui a
été intrusif (soins corporels)
47 par un corps éteint ou effacé;
simple organisme ; sans désir (ou qui interdirait le désir en se refusant comme
place pour le fantasme) ou sans droit ; hypersensible jusqu’à la douleur ; un
corps triste ou « sans qualité », un corps non materné.
48 Insistons pour dire que, dans
cette transmission corps à corps, la carence, l’absence ou la discontinuité ont
des effets biologiques et psychosomatiques sur l’enfant, qui installe très tôt
une homéostasie singulière, une mémoire proprioceptive de l’absence et une
sorte de réflexe conditionné qui se réactivera lors d’événements entrant en
résonance avec la problématique identitaire.
49 Dès lors, dans ces moments, c’est
le corps non lié à la psyché qui se déprime, se dépersonnalise et perd son
unité formelle, voire biologique, dans la quête d’un savoir protégeant tant
bien que mal du meurtre psychique que constitue tout mouvement de déprise d’une
part folle aliénante de l’origine.
50 L’adolescence est le moment où
l’élaboration des remaniements morphologiques et biologiques pubertaires permet
d’asseoir la différence des corps entre la mère et l’enfant, la différence
masculin-féminin et le primat du génital. Ce sont ces nouveaux statuts qui
constituent une menace pour un sujet dépendant et narcissiquement vulnérable.
51 L’événement de vie significatif, c’est
la puberté, en ce qu’elle induit une séparation traumatique parce qu’effective
des corps mère-fille (dans une pathologie essentiellement féminine).
52 Le processus pubertaire modifie
la donne en soumettant l’enfant sage et conforme, installé dans une dynamique
régressive des pulsions instinctuelles, notamment agressives, à une
« névrose de dépersonnalisation » avec ses conséquences
psychosomatiques.
53 Celle-ci va être colmatée par une
organisation addictive dont la particularité est de tenter de gommer la
survenue du pubertaire et de ses effets désorganisants, en épargnant les
questionnements et les éprouvés du féminin. Mais ceux-ci sont posés d’abord en
tant qu’ils signifient ébranlement narcissique face au fantasme de
« devenir comme la mère ».
54 Le fait est que l’adolescence,
évitée avec force, achoppe du fait de la menace qu’elle fait encourir au
fragile édifice construit face à l’altérité. « La puberté réactive la
problématique narcissique de l’enfant. Elle devient trauma narcissique et exacerbe
l’homosexualité infantile » (Gutton, 1989).
55 L’enjeu est de dompter
l’excitation, toujours traumatique, mal organisée dans un représentant
psychique (la pulsion), plus que « d’assumer la différence des
sexes ».
56 Certaines spécificités de la
dépression observées dans les TCA constituent des éléments prédictifs d’un
risque évolutif vers un fonctionnement alexithymique associé ou non à des
maladies psychosomatiques. Il s’agit, d’ailleurs, plus de dépression
narcissique anaclitique par défaut d’étayage, que de dépression d’introjection
et dépressivité (cf. Corcos et coll., 2000,1995), ou que de dépression
avérée.
57 Nous sommes dans une
problématique narcissique primitive. Une partie du moi du sujet est clivée,
identifiée et aliénée au narcissisme du parent, dont le deuil ne peut être
fait. Le parent ne peut se constituer en objet interne de qualité, si ce n’est
d’une manière persécutrice et vampirique.
58 La perte est donc une perte
structurelle. C’est une partie du sujet indifférenciée et, pour une grande
part, inconnue du sujet et de l’objet – elle est aliénante du fait de sa nature
secrète, mais néanmoins constitutive du sujet ou plus précisément de son lien à
l’objet –, qui est directement attaquée dans le passage à l’acte. Celui-ci
reste pour nous dans certaines formes une « monstration » (Lacan),
c’est-à-dire un agir expressif plus qu’une « mise en scène », pour
tenter de figurer cette part secrète en demandant une interprétation à l’autre,
qui ne peut rien en dire.
59 L’absent absorbé est maintenu en
vie (il n’est pas « digéré » par un travail de deuil dans une
dépression), mais il ne reste pas dans le psychisme du fait de sa dangerosité
dépersonnalisante et il n’est pas encrypté (mélancolie). Il est externalisé
dans le comportement addictif et figuré dans le mode de vie opératoire
(addiction à l’absent ; incarnation de la présence excitante de l’objet ou de
son absence sans possible actualisation hallucinatoire de l’absent).
60 Cette dépressivité habite un
symptôme d’ordre à la fois comportemental et corporel. Les variations thymiques
corrélées à des sentiments contradictoires et conflictuels à l’égard de l’objet
passent par des voies comportementales et somatiques plus que psychiques.
61 Soulignons que cette dépressivité
est une modalité particulière du fonctionnement psychique (et non une
structure) qui aménage un certain temps des angoisses archaïques
désorganisantes, mais qui demande une énergie considérable et totalement
improductive pour se maintenir. C’est la chronicisation de cette « solution
dépressive » et de ses effets de barrage à un travail de deuil qui nous
fait craindre la péren-nisation d’une organisation en fauxself, l’évolution
vers une dépression essentielle et un risque psychosomatique à terme.
62 Nous travaillons sur le modèle
psychanalytique de l’ alexithymie (Mac Dougall, 1982) qui s’interroge
sur le statut du corps pour la psyché.
63 Nous l’avons confronté à deux
paradigmes : paradigme hystérique (symbolisation du conflit) ; paradigme
hypocondriaque (production d’un imaginaire corporel lié à l’investissement
narcissique).
64 Ce que nous évaluons avec l’ alexithymie (cette dimension négative en
creux), c’est, pour certains domaines affectifs, le degré de relation blanche
qui s’impose à un sujet qui ressent un blanc psychique.
65 Le processus de démétaphorisation
du monde est sans valence émotionnelle mais n’est pas un radical non-sens,
c’est le ressenti de l’interlocuteur qui est le sens : ressenti de séparation
originaire.
66 C’est de même le degré de la
dépressivité du sujet dans l’actualisationincarnation de l’absent. C’est
finalement l’intensité de l’incomplétude du moi dans la problématique de
séparation originaire.
67 Le comportement ainsi évalué
témoigne moins d’un sens que de l’ébranlement du sens pour un sujet dans un
contexte donné. Il devient un fait, un existant, à qui sera donné un sens après
coup. Il ne s’agit donc pas tant d’absence de sentiment ou d’éprouvé que de
non-valorisation de ceux-ci. Le comportement est le témoin d’une violence brute
qui assaille le sujet avant que d’être une violence symbolique.
68 L’hypothèse que nous avons
défendue est la suivante.
69 A. Il existerait une dimension alexithymique
primaire dans les conduites addictives, en particulier alimentaires, comme le
suggèrent les données épidémiologiques. Cette dimension n’est pas forcément
génétique. Primaire devrait être entendu au sens de fixations structurelles
d’un type de relation d’objet.
70 Cette option sous-entend la
réalité d’effets biologiques d’une carence qui gèle le processus et crée des
réflexes conditionnés. Elle n’exclut pas l’installation d’un déficit par arrêt
du développement.
71 Il y a un lien entre la dimension
psychologique et la dimension biologique : la conversion d’une tendance
biologique en instinct de mort (ou le risque de désintrication pulsionnelle) si
le moi (aidé par l’environnement) ne s’y oppose pas.
72 Ultérieurement, la place acquise
par le symptôme au cours de l’évolution, sa fonction économique, va infléchir
l’évolution : la logique de la présence et de la force de cette dimension
imputera pour le sujet une logique de sens. Confort moral, intrafamilial et
social peuvent ainsi confirmer un sujet dans une organisation morbide (le
logique plus que le vrai).
73 Cette dimension rend compte d’une
constante clinique observée dans ces conduites : « la phobie du
relationnel » (Jeammet, 1992) qu’on peut rattacher à une angoisse plus
régressive face à l’altérité. Elle objective un mode de vie opératoire très tôt
organisé. L’évitement de la pensée mais aussi de l’éprouvé mis en place par le
sujet dans ses relations ultérieures a pour fonction essentielle de ne pas
mettre en péril une organisation d’être au monde sécurisante.
74 B. Cette dimension occuperait une
position centrale (trait, personnalité, fonctionnement mental) et non
uniquement adventicielle (état secondaire à un traumatisme et à une
dépression).
75 Elle correspondrait non à un
mécanisme névrotique telle l’inhibition, où l’énergie pulsionnelle serait
barrée de l’extérieur (PréCs), mais à un mécanisme interne (processus interne
de barrage inconscientpréconscient) de pare-excitation d’affects et de
représentations spécifiques risquant de mettre en péril l’organisation précaire
du moi.
76 Dans un continuum du normal au
pathologique, cette position centrale correspondrait à une position première
dans le développement normal, une matrice primitive, sur laquelle l’activité
psychique du sujet prend naissance et se développe en fonction de la nourriture
objectale (valeur émotionnelle, capacité de rêverie) et donc de la valeur
fonctionnelle de l’objet et de la nature du lien qu’il instaure avec le sujet.
Si le sujet régresse à cette position archaïque, c’est que les premiers liens
noués dans l’enfance se sont nourris, pour une part, dans certaines
interactions affectives de carence et d’absence.
77 Le défaut maternel de liaison des
tensions et de développement de la capacité de rêverie et de satisfaction hallucinatoire
fait le lit de l’ alexithymie .
78 Selon nous, le refus ou mieux
l’impossibilité du féminin dans ces conduites est intégré à un en deçà qui est
l’ alexithymie , défense contre la menace de
l’autre (l’altérité).
79 C. Cette position, degré minimal
de la pensée à l’origine d’un mode de vie opératoire, générerait un mode d’être
au monde singulier et protégerait de la dépression essentielle et de sa forme
pseudo-vitale de « continuation végétative ».
80 Le sujet dépasserait cette
position dans l’organisation de la vie psychique par une construction
personnelle de sens grâce à l’apport d’un environnement (auxiliaire psychique),
suffisamment présent et suffisamment bon. La voie est progrédiente, si elle
n’est pas entravée ou parasitée et se distribue dans les auto-érotismes, les
théories sexuelles infantiles et les processus de symbolisation. Le sujet
pourrait régresser à cette position en cas d’événements sidérants (sur le
modèle de la névrose traumatique)
81 installant une seconde nature
aveugle pour éviter un risque de désorganisation, et ce, d’autant plus qu’il
existerait une vulnérabilité.
82 La dimension alexithymique
apparaît essentielle à considérer dans les conduites addictives car elle
condense deux inaptitudes foncières – l’aptitude hédonique et l’aptitude à se
déprimer –, qui font défaut ou plutôt sont court-circuitées par la compulsion
addictive, ou encore font l’objet de dérivation endogène (circuit pervers,
régression psycho-somatique).
83 Ces deux inaptitudes se
rejoignent fondamentalement dans l’incapacité « à s’ouvrir à soi et à
l’autre sans se perdre », en particulier dans un affect dépressif ou dans
le plaisir.
84 D. L’installation dans la maladie
addictive avec ces différents verrouillages biologiques et psychosociaux
(dépression et remaniements psychologiques dus aux effets biologiques de la
conduite : invalidité physique soulageant une invalidité psychique ; ghetto
d’une identité sociale de compensation) est à l’origine d’un grave
rétrécissement existentiel. Celui-ci aggrave la dimension alexithymique.
85 L’évolution d’une conduite
addictive vers une pathologie psychosomatique se ferait après un
quasi-épuisement du fonctionnement psychologique (du fait de l’absence de
solution délirante ou d’issue caractérielle ou de potentialités perverses) vers
un effondrement de la libido tant narcissique qu’objectale (dépression
essentielle). Ceci sans possibilité de compensation économique autre qu’un
morcellement fonctionnel (passage du corps imaginaire au corps réel, facilité
par le processus de démétaphorisation), laissant « l’instinct de
mort » ou la non-intégration des régimes narcissiques et pulsionnels agir
sur le soma. Le corps, lieu de décharge pulsionnelle inorganisée, devient la
dernière protection.
86 La modalité psychosomatique se
déploie particulièrement sur des atteintes organiques secondaires à
l’addiction.
87 Le geste addictif compulsif
actif, provoqué, en réponse à une contrainte psychique, reste imprégné d’affect
(du fait même qu’il reste en charge de quelque chose du passé, tel un
porte-mémoire), contrairement aux procédés autocalmants ou à la crise
psychosomatique. En particulier, ce geste est infiltré de la haine à l’égard de
l’objet frustrant et permet l’expression de celle-ci en sourdine.
88 Le geste addictif n’est pas
initialement cette décharge « dans la répétition de l’identique, le plus
près de la sensorimotricité où l’économique domine absolument » (M’Uzan,
1969).
89 Mais l’addiction n’est en aucun
cas pourvoyeuse de sens. Ce phénomène de mémoire singulier (quelque chose du
passé en creux, en manque), s’il n’est pas la répétition automatique, perd, du
fait de sa nature en creux difficilement mentalisable, son pouvoir d’activation
psychique et de capacité d’attente.
90 Faute de repères dans le passé,
de souvenirs vivants arrachés au vide, il lorgne vers la répétition,
c’est-à-dire « un phénomène de mémoire dirigé vers l’avenir » au sens
où l’avenir dira ce que nous étions (mère et fille mêlées dans l’orgueil et la
nostalgie). Comme pour toute logique rétrospective, l’analyse du sujet dégagera
une destinée morbide mais fidèle. Je suis devenu ce que j’étais.
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